Couverture du journal du 22/05/2024 Le nouveau magazine

La Ruée vers l’art

Au sein d’un monde marqué par l’inflation mondiale et la guerre, le marché de l’art est en pleine forme. Le marché est une chose, la production en est une autre. La mondialisation du premier aura-t-elle raison de la seconde ?

Marie-Pierre BORDE, médiateur conventionnel et judiciaire inscrite auprès des cours d'appel de Bordeaux et d'Agen art

Marie-Pierre BORDE, médiateur conventionnel et judiciaire inscrite auprès des cours d'appel de Bordeaux et d'Agen © Atelier Gallien

Sotheby’s et Christie’s, deux noms que le monde entier connaît. Les deux grandes multinationales des enchères de l’art se tirent la bourre, à coups de milliards. Souvenons nous de la bataille de 2007. Pour Christie’s, un Matisse de 1937 (L’Odalisque, harmonie bleue) et un Picasso (Femme accroupie au costume turc), pour respectivement 23,7 et 21,5 millions d’euros, et pour Sotheby’s une sculpture en bronze de Picasso (Tête de femme – Dora Maar) qui atteint 21,5 millions de dollars.

Il y a le petit monde des collectionneurs qui s’arrachent les blue chips (les valeurs sûres) dont Francis Bacon, Gerhard Richter, Lucio Fontana… et il y a des apparitions, comme celle d’une mystérieuse enchérisseuse à Londres, le 24 juin 2008, qui fait grimper un tableau de Claude Monet jusqu’à 51 millions d’euros. En juin 2008, à la foire de Bâle, c’est le milliardaire russe Roman Abramovitch qui s’offre un bronze du sculpteur Alberto Giacometti, pour 10 millions d’euros, chez le galeriste Jan Krugier.

L’ART EST DEVENU LE FINANCIAL ART

Le profil des acheteurs change. Bien obligés, les nouveaux riches de la bourse et de l’immobilier laissent leur place à d’autres, venus de Russie, de Chine, de Singapour, de Hong Kong, du Moyen-Orient. Le no limit devient alors la règle des surenchères et des spéculations. L’art est une marchandise internationale, comme le pétrole, l’or et d’autres matières premières. L’art devient une valeur refuge, un placement sûr pour les millionnaires du monde entier.

L’art est devenu un enjeu du développement économique

Les affaires se passent beaucoup en port franc, comme Genève, Singapour, Pékin. Un port franc est par définition une zone franche, exempte de taxes. Auparavant portuaires, ces zones servaient à entreposer temporairement des marchandises en transit. Aujourd’hui, elles ne sont plus forcément portuaires et servent au stockage à long terme ou permanent des œuvres d’art, de bijoux, grands crus vinicoles, antiquités… Des œuvres y sont à l’ombre, pour des valeurs surpassant celles des musées. Alors bien sûr, beaucoup d’argent y circule, dont celui qui finance le terrorisme.

Au sein d’un monde où règne l’inflation mondiale, la guerre, les sursauts de pandémie, le marché de l’art est en pleine forme. Le marché de l’art est une chose, la production en est une autre. La mondialisation du premier aura-t-elle raison de la seconde ? Produire une œuvre qui aura de la valeur, qui est in, qui répond à une stratégie de cote, est-ce encore une démarche artistique ? Ou bien une entrée dans la standardisation ?

L’ART SE MARIE AVEC LE LUXE

Deux mondes qui, évoluent ensemble et qui s’utilisent. Tatouer sur un cochon vivant, comme le fait l’artiste belge Wim Delvoye, des motifs semblables à ceux du logo de Louis Vuitton, est-ce de la dérision ou une authentique démarche artistique ? « De l’art ou du cochon ? », s’amuse un chroniqueur spécialisé.1

Comme admirateur, ce qui est intéressant, c’est le point de vue, l’angle qu’offre l’artiste, que ce soit en musique, peinture, sculpture, art plastique… Ce sont les œuvres porteuses de sa singularité. C’est cela la valeur de l’œuvre.

NOUVELLES CITÉS CULTURELLES

Ce ne sont plus les États centralisateurs, mus par les éternelles économies à réaliser, qui sont acteurs de ce développement, mais bien des régions. Plusieurs régions du monde l’ont compris. En Europe, il y a notamment eu Berlin en Allemagne, Bilbao en Espagne et Liverpool en Angleterre. Pour qui est allé à Liverpool dans les années 1980, il semblait impensable que cette ville appauvrie, souffrant de son déclin économique, puisse aujourd’hui accueillir une des vies les plus culturelles d’Europe. Encore très méconnue, Liverpool a pourtant le vent en poupe, et pas que grâce à son célèbre club de football. Cependant dire en société, que cet été vous passerez vos vacances à Liverpool, peut vous occasionner des réactions étonnées.

2050, C’EST L’INDE

En termes économiques, c’est à peine le début du souffle d’un investissement. Actuellement, sur le plan économique nous parlons beaucoup de la Chine. En 2050, la Chine hébergera 1 312 636 324 habitants. Les moins de 30 ans représenteront 23 % de la population. Dans le même temps, l’Inde aura 1 670 490 595 habitants. Les moins de 30 ans représenteront 37,6 % de la population et les moins de 50 ans, 65,8 %2. En d’autres termes : alors que la population chinoise diminue considérablement et vieillit de façon sensible, la forme de sa pyramide des âges s’approchant de celle d’une toupie, la population indienne quant à elle, augmente et rajeunit, sa pyramide prenant l’allure d’une fusée. Une fusée économique et culturelle. Delhi et Mumbai (entendez Bombay, pour les plus de 20 ans) en sont les capitales. Les investisseurs y sont essentiellement privés, très encore tourné vers la Chine, quand c’est l’Inde qui est en ascension fulgurante.

À l’heure où CGPT ne veut plus dire Compagnie générale parisienne de tramway, dont le siège était au 85 du boulevard Montparnasse à Paris en 1890… mais Chat GPT, chat generative pretrained transformer, et que cette technologie infuse à grande vitesse dans le monde de l’art comme dans les menus détails de nos vies, veillons à toujours inventer comment prendre notre place singulière.

1. Vincent Noce, portrait de Wim Delvoye dans Libération, 24 juin 2009 – Danièle Granet, Catherine Lamour, Grands et petits secrets du monde de l’art, Pluriel, 2022.

2.  www.populationpyramid.net

3.  Christine Ithurbide, Le marché de l’art contemporain en Inde, Indian contempory art market : globalization of contempory art at stake in emerging countries, (2016). Une géographie des travailleurs invisibles du marché de l’art. Géographie et cultures. DOI : 10.4000/gc.4360

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