Couverture du journal du 18/09/2021 Consulter le journal

La flambée du bois

La filière forêt-bois apparaît comme stratégique, certes pour la construction et l’ameublement, mais aussi pour la production d’énergie telle que la biomasse. Une aubaine pour la filière ? Malheureusement, non. Schématiquement, nous exportons du bois brut, de faible valeur ajoutée, et importons des produits transformés, à forte valeur ajoutée. Ce déficit structurel illustre la mauvaise organisation de la filière de l’amont vers l’aval dénoncée par de nombreux rapports depuis des lustres.

flambée du bois

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La croissance économique repart en flèche. En France, la consommation des ménages a bondi de plus de 10 % en mai. L’indice composite PMI de juin est à son niveau le plus élevé depuis 41 mois (57,4). L’inflation reste contenue (1,5 % en mai). Le chômage baisse (- 3,5 % en mai pour la catégorie A). Les voyants repassent donc au vert et les prévisions de croissance du PIB pour 2020 de la Banque de France (5,75 %) ou de l’INSEE (6 %) semblent réalistes. À quelques détails près. Bien évidemment, la réalisation de l’objectif de croissance dépendra, on s’en doute, du pourcentage de vaccinés et de l’absence de quatrième vague à la rentrée.

Raréfaction des matières premières

De façon plus surprenante, la croissance pourrait être entravée par la raréfaction des matières premières. L’Europe et la France sont les dernières à prendre le train de la croissance. La Chine et les États-Unis les ont précédées depuis le début de l’année et ont fait bondir les prix de ces fameuses, et si rares, matières premières indispensables à la production de biens et services. Les prix des métaux, de l’énergie et des produits agricoles se sont envolés au cours des derniers mois. Lorsqu’on lit la dernière note de conjoncture de l’Association nationale des industries agroalimentaires (2021), on constate, avec effroi, que le prix à la production des huiles a augmenté de 100 % en un an, celui du sucre de 58 %, celui des céréales de 26 % et celui du lait de 24 % ! Entre 2020 et 2021, le coût des produits alimentaires a augmenté en moyenne de 31 %. La même tendance est à l’œuvre pour le prix emblématique du baril de pétrole Brent coté à Londres.

De nombreux chantiers tournent actuellement au ralenti faute de matériaux

En 2020, son prix moyen était de 42 dollars (64 en 2019). Aujourd’hui, le prix flirte autour de 75 dollars, soit une hausse de 78 % ! Le débat est ouvert entre les spécialistes du marché du pétrole pour savoir si cette augmentation va se poursuivre. D’un côté, les PDG de Shell et de Total anticipent un prix du baril aux environs de 100 dollars du fait d’un déficit structurel de capacités de production : l’économie serait donc entrée dans un phénomène de super-cycle, c’est-à-dire une flambée des prix comme celle que nous avons connue dans les années 2000 avec l’émergence spectaculaire de la Chine et son appétit d’ogre ! D’un autre côté, le PDG d’Exxon Mobil anticipe une stabilité car, explique-t-il, l’offre est suffisamment élastique pour s’adapter à la demande : l’économie est donc dans une simple phase de rattrapage.

Hausses de prix transitoires

Les hausses de prix actuelles sont transitoires et compensent simplement l’arrêt de la production en 2020. Ce débat super-cycle vs rattrapage concerne tous les marchés de matières premières et conditionnera l’intensité et la durée de la croissance économique. À choisir, il faut souhaiter que ces hausses de prix soient conjoncturelles et pas structurelles, sous peine d’engendrer une recrudescence de l’inflation et une croissance atone qui seraient peu propices à la réduction du chômage.

Quoi qu’il en soit, le prix actuel des matières premières perturbe les conditions de la reprise économique et rogne les marges des entreprises. Lors de la rencontre du mouvement des entreprises de taille moyenne (ETI) à Arcachon, le 1er juillet dernier, il a été indiqué que près de 80 % d’entre elles sont confrontées à des difficultés d’approvisionnement. L’un des secteurs les plus touchés est naturellement celui du BTP car son activité est conditionnée par la disponibilité de nombreux matériaux : granulats, bois, ossatures métalliques, treillis, barres de fer, plaques de plâtre, laine de verre… Les stocks fondent comme neige au soleil et la production peine à satisfaire la demande. Dans les conditions actuelles de marché, il n’est pas sûr que la fameuse tour Hypérion construite avec 1 400 m3 de bois massif dans le quartier Euratlantique à Bordeaux aurait été achevée dans les temps. De nombreux chantiers tournent actuellement au ralenti, faute de matériaux. Et les professionnels du secteur éprouvent des difficultés à établir des devis qu’ils pourront respecter tant les prix sont volatils et fixer des délais d’intervention raisonnables tant les approvisionnements sont aléatoires. Depuis longtemps, il manque des bras dans le BTP. Mais aujourd’hui, il manque aussi les produits de base ! Rageant alors que les français semblent très enclins à faire construire ou rénover des biens immobiliers en utilisant notamment du bois.

Demande forte pour les bois d’œuvre

De par sa nature écologique, le bois sera le matériau de construction du XXIe siècle : la nouvelle réglementation environnementale des bâtiments neufs, dite « RE2020 », le consacre comme un matériau incontournable. On peut parier que le bois remplacera progressivement l’acier et le béton pour favoriser la décarbonation de nos économies et que des répliques de la tour Hypérion fleuriront, ici et là, dans les années à venir. Depuis la reprise, la demande est forte pour les bois d’œuvre : elle émane certes de nos entreprises mais aussi et surtout, des États-Unis, fâchés depuis Trump avec le Canada et ses immenses forêts, et la Chine qui viennent s’approvisionner massivement en France, et en Europe, pour leurs chantiers de construction et assèchent le marché. Les statistiques du centre d’études de l’économie du bois (CEEB) indiquent des hausses de prix spectaculaires pour les grumes, notamment pour les essences les plus recherchées telles que le pin pour le bâtiment ou le chêne pour l’ameublement.

La production de feuillus est faible, éparpillée et peine à trouver des débouchés locaux

Forêt des Landes : La plus grande forêt artificielle d’Europe

La France détient le quatrième massif forestier européen qui couvre près du tiers du territoire (16,9 millions d’ha). Et la Nouvelle-Aquitaine est la principale région forestière métropolitaine en superficie (2,8 millions d’ha) et en volume de bois récolté (10 millions de m3). La forêt des Landes est la plus grande forêt artificielle d’Europe occidentale (1 million d’ha). Et la filière forêt-bois emploie 56 000 personnes environ dans notre région. Dans le contexte actuel, elle apparaît comme une filière stratégique, certes pour la construction et l’ameublement, mais aussi pour la production d’énergie telle que la biomasse. Une aubaine pour la filière ? Malheureusement, non. Notre balance commerciale accuse, selon le ministère de l’Agriculture, un déficit de 7 milliards d’euros en 2020. Au niveau mondial, malgré notre avantage naturel, nous ne sommes pas l’un des principaux producteurs de produits forestiers, mais plutôt un producteur de second ordre, d’après les statistiques de la FAO (2021). Schématiquement, nous exportons du bois brut, de faible valeur ajoutée, et importons des produits transformés, à forte valeur ajoutée. Ce déficit structurel illustre la mauvaise organisation de la filière de l’amont vers l’aval dénoncée par de nombreux rapports depuis des lustres, à l’image du dernier rapport de la cour des comptes (2020). Il y a là une forme de malédiction des matières premières, typique des pays pétroliers tels que le Venezuela qui exporte du brut mais ne raffine pas. Ou des pays producteurs de coton tels que le Mali qui récolte mais ne tisse pas.

Quelles sont les maladies qui touchent la forêt française ? Certes, les tempêtes (Martin, Xynthia…) ont fortement perturbé l’exploitation et la viabilité de la filière. Mais ce n’est pas la seule explication. Selon le site franceboisforet.fr, 75 % du massif forestier est privé. Ce massif est détenu par 3,5 millions de propriétaires, dont 75 % en ont hérité et 57 % sont à la retraite. La plupart de ces propriétaires n’exploitent pas ou peu les quelque 130 essences de bois recensées en France. Leurs forêts sont principalement composées de feuillus (67 %) pour lesquels les scieries de proximité ont disparu au tournant des années 1980 et pour lesquels la demande mondiale est moins forte que pour les résineux qui ne représentent que 21 % de notre massif (heureusement, nous avons la forêt des Landes !). La production de feuillus, lorsqu’elle a lieu, est donc faible, éparpillée et peine à trouver des débouchés locaux puisque l’industrie de l’ameublement a été largement délocalisé.

Déficit récurrent de l’ONF

La forêt publique (25 % du massif) est gérée par l’Office National des Forêts (ONF) qui a pour mission de l’exploiter et de la gérer durablement. On pourrait penser qu’un acteur de ce poids pourrait favorablement influencer le destin de la filière. Si la mission de préservation des essences ne peut être remise en cause pour permettre le développement harmonieux et précieux des forêts qui sont d’irremplaçables puits à CO2, le modèle économique de l’ONF est, lui, remis en cause à la fois par un déficit récurrent et par les communes forestières qui dénoncent les orientations de l’État et les réductions d’emplois. Las ! On peut disposer de beaucoup d’atouts et mal les exploiter. Sur le papier, l’équipe de France de football était la meilleure de l’Euro 2021. Sur le terrain…

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