Usurpation d’identité numérique qui fragilise nos entreprises, dépendance stratégique révélée par les tensions internationales, ou encore bataille silencieuse qui se joue autour de nos savoir-faire locaux, la guerre économique prend de multiples visages. Cette guerre ne se mène pas seulement dans les conseils d’administration des grandes multinationales : elle traverse aussi nos territoires, nos filières agricoles, industrielles et artisanales. Dans ce contexte, l’intelligence économique apparaît non pas comme un luxe réservé aux grandes structures, mais comme une nécessité vitale pour toutes les entreprises, y compris celles des Landes.
Bruno Léveillé : La guerre économique semble souvent abstraite pour les PME. Qu’est-ce qui, selon vous, l’incarne aujourd’hui dans les Landes ?
Anne-Sophie Brélivet-Camus : Par exemple, dans les Landes, la filière bois illustre bien cette logique : une analyse approfondie des forces et faiblesses des acteurs, à l’échelle nationale et internationale, confrontée à la concurrence, aux débouchés et aux évolutions réglementaires ou d’usage, permet aux entreprises de s’adapter à leur environnement et de contrer les risques. Mais également de mettre en place des plans d’actions au niveau de l’entreprise et au niveau national et international. Mais c’est le cas également pour la filière avicole, viticole… La guerre économique se joue à tous les niveaux et se nourrit des faiblesses et/ou des incertitudes.
Avant de parler de guerre économique, il est essentiel de comprendre son environnement et le jeu des acteurs qui le composent. Une connaissance fine de son entreprise et de son écosystème permet d’identifier les risques, de détecter les menaces potentielles et d’y répondre de manière adaptée.
L’information est le nerf de la guerre. La guerre économique se nourrit des faiblesses et peut se décliner à plusieurs niveaux :
B. L. : L’usurpation d’identité en ligne, les cyberattaques, les changements géopolitiques… Les entreprises landaises sont-elles préparées à ces nouvelles menaces ?
A.-S. B.-C. : Pas suffisamment. Les entreprises évoluent dans un environnement en mutation permanente. Toutefois, une formation interne régulière des salariés peut rapidement renforcer leur vigilance face à l’usurpation d’identité en ligne. Les cyberattaques nécessitent quant à elles une véritable prise de conscience en amont, notamment en identifiant le patrimoine intellectuel qu’il est nécessaire de protéger et la mise en place de protections efficaces. Enfin, les changements d’ordre géopolitique, réglementaire ou autre peuvent être anticipés grâce à une veille régulière.
« Une formation interne régulière des salariés peut rapidement renforcer leur vigilance face à l’usurpation d’identité en ligne »
B. L. : Quels premiers réflexes recommanderiez-vous à un dirigeant de PME landaise pour se prémunir de ces risques ?
A.-S. B.-C. : D’abord, bien connaître son entreprise et son environnement. Identifier ce qui est stratégique pour l’entreprise (marque, procédés de fabrication, base de données…), protéger, former ses salariés et mettre en place une veille pour capter les « signaux ».
B. L. : Vous parlez souvent d’anticipation et de veille stratégique. Pouvez-vous illustrer comment cela fonctionne concrètement ?
Maîtriser l’information, c’est maîtriser son avenir et savoir l’utiliser pour influencer.
Prenons l’exemple d’une entreprise de chimie évoluant sur un marché concurrentiel et fortement technologique. Pour conserver sa position de leader, elle doit connaître ses forces et faiblesses, mais aussi celles de ses clients et concurrents. Elle doit repérer les freins et leviers, et envisager comment transformer certains freins en leviers par le jeu d’influence.
Face à une réglementation de plus en plus contraignante et à des enjeux d’image, plusieurs options s’offrent à elle : développer de nouveaux produits adaptés aux évolutions du marché, surveiller les innovations des concurrents et la perception des clients, ou encore travailler en amont sur le repositionnement de ses produits (recherche scientifique, partenariats, etc.).
L’anticipation repose sur une stratégie de long terme, tandis que la veille stratégique permet d’ajuster régulièrement cette stratégie à l’évolution de l’environnement.
B. L. : Au-delà des risques, l’intelligence économique permet-elle aussi de créer de la valeur et d’ouvrir de nouveaux marchés ?
A.-S. B.-C. : Bien sûr, c’est même l’une de ses principales forces ! L’intelligence économique permet de détecter les failles des concurrents et de s’engouffrer dans des marchés de niche, de proposer de nouveaux produits ou encore de s’ouvrir à de nouveaux débouchés.
« L’intelligence économique permet de détecter les failles des concurrents et de s’engouffrer dans des marchés de niche, de proposer de nouveaux produits »
Par exemple, une PME souhaitant se développer à l’international devra évaluer le potentiel de développement dans le pays ciblé. Cette analyse portera sur le marché, les canaux de distribution, l’identification des clients, des acteurs clés (partenaires, prescripteurs…), les concurrents directs et indirects, ainsi que l’environnement réglementaire, politique et économique du secteur. L’information sur la pratique des affaires est essentielle. Cette cartographie permettra d’établir des stratégies d’entrée sur ce nouveau marché.
L’intelligence économique s’applique à tous les départements (juridique, achats, commercial, communication, marketing, technique, etc.) et à tous les secteurs, avec des implications nationales et internationales. C’est un outil puissant.
B. L. : Enfin, si vous deviez transmettre un message aux dirigeants landais en une phrase ?
A.-S. B.-C. : Partir du principe que toute information est biaisée ou orientée. À vous de recouper, de valider et d’analyser !
Le monde change : pour rester dans la course, maîtrisez l’information.
La connaissance de son entreprise et de son environnement à 360° permet d’identifier les risques et de les réduire.
Partez du principe que vous ne connaissez rien !
L’intelligence économique est un outil d’autant plus puissant qu’il est utilisé dans un contexte clair et accompagné d’une stratégie de moyen terme et de long terme.
B. L. : L’intelligence artificielle (IA) peut-elle jouer un rôle dans l’intelligence économique ?
A.-S. B.-C. : L’IA est un outil formidable quand on est expert en son domaine. Son utilisation nécessite une capacité d’analyse et de détection de ses incohérences.
Il est nécessaire de ne pas lui faire confiance et de ne pas prendre ses réponses pour « argent comptant » !