Couverture du journal du 22/05/2024 Le nouveau magazine

Filière bois : Frédéric Léonard, serial repreneur

Depuis 2018, l’ex-ouvrier forestier Frédéric Léonard a racheté quatre entreprises du bois, dont deux sociétés centenaires, la scierie Bedora à Pomarez, et Bois Imprégnés à Mées. En mode durable.

Frédéric Léonard © Thibault Toulemonde

Sa montée sur scène lors des Trophées de l’économie landaise de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) à l’Atrium de Dax le 27 mars dernier, n’est pas passée inaperçue. Déboutonnant sa chemise, Frédéric Léonard fit apparaître le maillot à rayures rouges et blanches des footballeurs amateurs de l’AS Pontonx-sur-l’Adour, dont il est partenaire. « J’ai participé à faire ce maillot, en acteur de la vie locale. L’autre jour, j’ai raté l’achat d’un lot de bois à Pontonx pour 800 euros sur un montant total de 90 000 euros… Et ce bois va partir à 350 km d’ici en Espagne ! Il va falloir faire quelque chose sur les marchés publics », a dénoncé l’entrepreneur, sous les applaudissements.

TROPHÉE RSE INNOVATION

Quelques jours plus tôt, il racontait aux Annonces landaises une même mésaventure arrivée en forêt communale de Soustons en 2022 pour 700 euros sur 305 000 euros en faveur d’une entreprise espagnole. « On est une entreprise à dimension humaine, et quand il y a une vente publique organisée par l’ONF (Office national des forêts), la concurrence dépasse les frontières, et tous les labels et certifications qu’on obtient en tant qu’entreprise française, ne sont pas pris en compte. C’est injuste et rageant. En plus, l’Espagnol en question va faire des centaines de kilomètres pour venir et repartir avec notre bois, on est très loin de l’économie circulaire que prône notre gouvernement », enrage celui qui assure faire beaucoup sur la responsabilité sociétale (RSE) de son entreprise (semaine de quatre jours pour les salariés, intéressement, fourniture de la tenue de travail de la tête aux pieds…) ainsi que sur la qualité de ses approvisionnements avec des arbres « mûrs » de 60 ans (quand beaucoup coupent aujourd’hui à 30 ans), dans des forêts – essentiellement privées – gérées durablement, ce qui lui donne la certification PEFC. Il a par ailleurs obtenu l’an passé le trophée de la RSE innovation aux Trophées du repreneuriat à Paris.

La forêt, Frédéric Léonard est tombé dedans quand il était petit, lui qui a habité à Mimizan dans une maison forestière qui appartenait à l’ONF où travaillait son père quand sa mère tenait une boutique de produits naturels. Pourtant, au collège c’est d’abord par les ordinateurs que ce natif de Dax est attiré dans les années 1980, mais un professeur lui avait alors assuré que l’informatique, ce n’était pas l’avenir… Un stage avec son père en troisième le fait basculer vers les études forestières, puis les lycées professionnels de Sabres et Bazas. Il devient ouvrier forestier. La tempête de 1999 bouleverse la filière. Il est recruté par la scierie Servary à Angresse, devient acheteur de bois et responsable des exploitations forestières. À partir de là, Frédéric Léonard exerce des fonctions diverses dans plusieurs entreprises de l’achat, de l’exploitation forestière, de l’industrie et côté propriétaires forestiers pour qui il gère jusqu’à 15 000 hectares. Son éventail de connaissances croît à mesure des postes. Quand il quitte Darbo à Linxe en mai 2016 (unité de panneaux de particules bois qui a fermé en octobre 2016), Michel Bedora, de la troisième génération de l’entreprise familiale bientôt à la retraite, lui propose de racheter sa scierie alors quasi centenaire à Pomarez. Chose faite en 2018. « À l’aube de mes 40 ans, un âge où on peut se poser des questions entre maîtrise et ambition, cette entreprise à dimension humaine, ça me collait bien. »

« Je n’ai pas acheté des sites parce que j’avais envie d’acheter, mais parce qu’ils étaient complémentaires dans leur fonctionnement »

PALETTES ET TRAVERSES DE CHEMIN DE FER

L’année suivante, il enchaîne en reprenant le matériel d’une société en liquidation pour créer Palettes Landes Chalosse sur le site de Misson. « Il y avait ici une scierie, de la fabrication de palettes et un séchoir. J’ai relancé le site d’une autre manière, comme j’avais déjà la scierie Bedora qui, elle, n’avait pas de séchoir… Et la fabrication de palettes (deuxième transformation du bois), c’est la suite d’une scierie. Il s’agissait donc de créer des synergies entre les deux sites. »

Début 2023, une nouvelle entreprise centenaire, Bois Imprégnés, depuis 1919 à Mées, entre dans son giron, pour y poursuivre l’activité de traitement des bois extérieurs classe 4 en coloris vert et marron, traverses de chemins de fer en chênes venus de toute la France pour le réseau ferré public ou privé.

Enfin, dernier achat en date, le 1er novembre dernier avec la décision du tribunal de commerce de Mont-de-Marsan : le voilà propriétaire d’un des deux sites de la société Beyria sur Ygos-Saint-Saturnin, rebaptisé la Scierie de la Grande Lande, où un bâtiment de 1 500 m² est en construction pour cet été, avec des embauches à la clef afin d’y installer un fonds de commerce acheté ce printemps.

« Nous maîtrisons tout, de l’achat de la matière première aux étapes de sciage, séchage et traitement, sans intermédiaires »

EN SYNERGIE

« Tout cela me permet d’augmenter les synergies entre sites en termes d’approvisionnement en bois pour les palettes et les traverses en chêne pour Bois Imprégnés, dit-il. Je n’ai pas acheté des sites parce que j’avais envie d’acheter, mais parce qu’ils étaient complémentaires dans leur fonctionnement. Et ces complémentarités que j’ai imaginées et mises en place constituent une force dans le contexte actuel. Nous maîtrisons tout, de l’achat de la matière première aux étapes de sciage, séchage et traitement, sans intermédiaires. J’y arrive aussi parce que les partenaires financiers me soutiennent, les banques, BPI France, Initiative Landes et aussi le conseil départemental des Landes et la Région Nouvelle-Aquitaine qui m’ont aidé sur des investissements. »

Avec l’embauche récente d’un commercial, 2024 devrait aussi être consacrée au développement des ventes aux particuliers et PME côté Bois Imprégnés, où le bois, venu des scieries, est séché et traité : « Il n’y avait aucune publicité jusqu’ici, mais on a décidé de communiquer avec nos produits bois pour parc paysager, terrasses et clôtures, avec des prix directs fabricants. En plus, nous sommes un des rares à avoir le label CTB B + dans les Landes, ce qui prouve la bonne imprégnation du bois dans la règle de l’art pour une qualité optimale. »

Son bois, Frédéric Léonard l’achète dans les Landes pour le pin, et jusqu’au centre de la France pour le chêne. « On a des chênaies dans l’Adour, le but est aussi d’avoir du chêne landais pour les traverses. On va sans doute être la première scierie landaise à rescier du chêne depuis longtemps ! » alors que Bedora en faisait beaucoup il y a plus de 50 ans, se félicite-t-il. Comme un retour dans l’histoire passée.

QUATRE SITES

  • Scierie Bedora à Pomarez, Palettes Landes Chalosse à Misson, Bois Imprégnés à Mées et Scierie de la Grande Lande à Ygos-Saint-Saturnin
  • Des chiffres d’affaires plus ou moins similaires, autour de 2 millions d’euros par site
  • Entre sept et huit salariés par site. Semaine de quatre jours, intéressement… « Il n’y a quasiment pas de turnover, une certaine fidélisation se fait avec les salariés qui adhèrent à la politique interne », assure Frédéric Léonard.

EN AUTOCONSOMMATION

« Faire passer une scierie centenaire à l’ère moderne », tel est le pari depuis 2018 de Frédéric Léonard qui peste contre les panneaux photovoltaïques qui grignotent la forêt. Lui a choisi de les poser sur les deux hangars construits sur le site Bedora à Pomarez, et sur celui de Misson (investissement global de 600 000 euros). « On est en autosuffisance énergétique sur six mois de l’année pour faire fonctionner la scierie, et on a l’option de revendre le surplus sur le réseau. Cela va bientôt nous rapporter des sous quand on aura fini de gravir la chaîne de montagnes administrative pour y arriver », selon le patron, lauréat en février dernier de la prime Impact + à la Banque de France à Paris, avec le réseau Initiative France.