Couverture du journal du 19/09/2020 Consulter le journal

CINÉMA – Collectif dans la tourmente

Ils rêvaient d’une épopée, ils enchaîneront les défaites. Delphine Gleize, réalisatrice du documentaire « Beau Joueur », le staff et les joueurs de l’Aviron Bayonnais sur cette saison 2016-2017 de tous les dangers, rencontraient le public, le 5 novembre dernier, à Hossegor. Plus qu’une leçon de rugby, une leçon de vie.

« À la première projection, ça fait mal, avoue Vincent Etcheto. Puis, on prend un peu de recul. On est moins dans l’émotion pure, on voit mieux le travail de la cinéaste ». L’entraîneur a accompagné l’équipe de l’Aviron Bayonnais dans la flamboyante montée en Top 14, comme dans la descente aux enfers (22 matchs perdus sur 28), qui, en une saison, l’a reconduite en pro D2. De novembre 2016 à mai 2017, les défaites s’enchaînent et Delphine Gleize glisse sa caméra dans ce long passage de l’euphorie au chagrin. 

LEÇON D’HUMILITÉ

Comme dans un western de John Ford, elle capte, dos au terrain, les matchs et les écarts de scores abyssaux dans les yeux des joueurs sur le banc et sur le visage crispé de l’entraîneur. Elle en est convaincue : « Ce qui se passe dans les regards à la mi-temps contre Lyon ne peut pas être joué. Aucun acteur ne saurait en retrouver l’intensité ». 
Loin des photos de magazines ou de calendriers sur papier glacé, elle filme la fragilité des corps et des âmes, les blessures et les plaies recousues, la honte qui gagne du terrain, les discours virils dans le vestiaire dans un silence accablé, et les entraînements toujours plus musclés qui suivent, entre deux moments de détente, quand même. Une équipe qui chaque semaine cherche le courage pour entrer dans l’arène et continuer à combattre avec toujours les mêmes lendemains au goût amer. Une histoire d’hommes dont la réalisatrice cherche à capter, dans le regard, l’enfant qu’ils ont été. « Un groupe qui fait le maximum mais ne gagne rien, comme parfois dans la vie aussi. Une terrible leçon d’humilité », confie Nicolas Morlaes, alors directeur sportif du club. « Peu à peu, la dynamique de la saison qui leur a permis de monter en top 14 s’étiole, retrace Vincent Etcheto. Mais, l’équipe reste solidaire. C’est pour cette raison qu’on peut toujours venir voir ce film ensemble avec plaisir ».

ODEURSDESANG ET DECAMPHRE

Loin des images télévisées des stades des équipes stars du top 14, Delphine Gleizes filme aussi les tribunes vides de Jean Dauger, comme deux mâchoires dévorantes qui attendent les supporters aussi vibrants qu’exigeants, l’infrastructure usée du petit poucet de la compétition, le préfabriqué qui sert de bureau à l’entraîneur, les chaussettes et les crampons fatigués des joueurs… Une façon bien à elle de renouer avec le rugby de son enfance, découvert au cœur du jeu amateur dans le nord ou avec son grand-père, ancien vice-président du Stade Montois : « Le rugby avec une seule taille de maillot, sur lequel planent les odeurs de sang et de camphre ».