Couverture du journal du 24/07/2021 Consulter le journal

La relance du liège

Soutenus par les collectivités publiques, les industriels néo-aquitains du liège se mobilisent pour redonner ses lettres de noblesse au secteur. Des études sont en cours pour mobiliser la ressource locale et créer un outil de première transformation.

Les industriels néo-aquitains du liège se mobilisent pour redonner ses lettres de noblesse au secteur © D. R.

Présent naturellement dans les Landes, le chêne-liège y a été exploité jusque dans les années 1950. Boostée par la proximité du vignoble bordelais, la bouchonnerie s’y est particulièrement développée. Mais les importations en provenance de pays à faible coût de main d’œuvre (Espagne, Portugal, Algérie…) et l’exploitation plus lucrative du pin maritime ont mis fin à la production.

Presque 70 ans plus tard, la situation pourrait s’inverser… du fait du réchauffement climatique ! Dans les pays actuellement producteurs, les sécheresses et les problèmes sanitaires se multiplient avec un impact négatif sur la régénération naturelle des peuplements. Parallèlement, l’augmentation des températures fait des Landes, et plus particulièrement de la région du Marensin, « la zone optimum pour la culture du chêne-liège », indique Camille Bonnefont, conseillère forestière à la chambre d’agriculture des Landes. Une bonne nouvelle pour les industriels landais et néo-aquitains du secteur qui tentent de relancer la production locale du chêne-liège depuis quelques années.

Le Marensin, la zone optimum pour la culture du chêne-liège

Créée en 2005, l’association Le Liège gascon regroupe cinq d’entre eux : Agglolux et Au Liégeur à Soustons, L’Âme du liège à Saint-Geours-de-Maremne, les établissements Ducasse à Cestas (Gironde) et HPK à Lavardac (Lot-de-Garonne). Et depuis 15 ans, ils veulent sortir de leur dépendance à la péninsule ibérique pour leurs approvisionnements, en valorisant les arbres présents localement. Ils souhaitent ainsi répondre à la pression croissante sur la ressource à l’échelle européenne, mais aussi aux attentes des consommateurs qui plébiscitent les produits fabriqués en circuits courts.

© Shutterstock

Un peu artisanalement d’abord, puis en formant des leveurs de liège en 2008 et 2018 (une nouvelle formation devait avoir lieu en 2020 mais a été compromise par la situation sanitaire), l’association a organisé chaque été des récoltes, majoritairement dans les forêts publiques du Marensin. En 2019, elle a décidé d’aller plus loin en répondant à un appel à manifestation d’intérêt du ministère de l’Agriculture pour le développement de la filière forêt bois. Le dossier intitulé « Diversification biologique et économique des pinèdes par le chêne-liège » a été retenu et a démarré début 2020. Soutenu par le conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, le conseil départemental des Landes, la communauté de communes Maremne Adour Côte Sud et la commune de Soustons, il vise à (re)créer une véritable filière liège dans le Sud-Ouest en mobilisant l’amont et l’aval au service de la transformation locale.

SÉCURISER L’APPROVISIONNEMENT

Du côté de l’amont, il s’agit de sécuriser l’approvisionnement en quantifiant et mobilisant la ressource existante. L’Office national des forêts (ONF) est ainsi chargé du recensement en forêts publiques. Démarré dès 2017 sur Lit-et-Mixe, l’état des lieux s’est pour- suivi tout au long de l’année 2020, le long de la côte sud des Landes. « Les chiffres définitifs devraient être connus dans le courant du mois de décembre », précise Julien Goullier, référent technique de l’association Le Liège gascon.

La création d’une plateforme de stockage et de triage du liège récolté localement est à l’étude.

Camille Bonnefont, elle, a été embauchée par la chambre d’agriculture pour recenser la ressource privée. « La première étape de mon travail a été d’identifier les parcelles intéressantes par photographies aériennes », indique-t-elle. Près de 900 parcelles ont ainsi été retenues entre Lit-et-Mixe et Tarnos. « Un courrier a été envoyé à leurs quelque 600 propriétaires pour les informer du projet à la mi-juin ». Et dès le début du mois de juillet, des visites ont débuté chez ceux qui se sont déclarés intéressés pour intégrer le programme. « L’objectif est de faire un diagnostic précis des peuplements (nombre de pieds, âge, qualité du liège) pour les inscrire dans les plans de levée [NDLR : l’écorçage des arbres] ». Le recensement, ralenti par les confinements, devrait se poursuivre sur 2021 afin de déterminer précisément les superficies exploitables, le nombre d’arbres présents et le poids de liège potentiellement récoltable.

© Shutterstock

Tous les propriétaires ne sont malheureusement pas intéressés par la démarche. « Face à la contrainte des cultures mélangées, certains n’ont pas envie de s’embêter, remarque Camille Bonnefont. D’autant que financièrement, ce n’est pas intéressant par rapport au pin. Malgré tout, d’autres sont très enthousiastes. Ce sont souvent ceux qui ont un attachement familial au chêne-liège parce que leurs prédécesseurs ont connu l’époque où il était exploité. Et ils prennent également en compte l’impact bénéfique du chêne-liège sur la biodiversité et la réduction des problèmes sanitaires des parcelles ».

En intégrant le programme, les propriétaires autorisent Le Liège gascon à venir lever (récolter) le liège chez eux tous les 15 ans. Liège qui leur est racheté par les industriels locaux. « Pour l’instant les tarifs ne sont pas très attractifs, reconnaît Julien Goullier. Mais c’est lié à la qualité de ce qu’on ramasse. Comme les chênes n’ont pas été exploités pendant très longtemps, le liège est assez médiocre. En revanche, lorsque l’on repasse sur les premières parcelles que nous avons récoltées en 2015, on obtient un liège d’une qualité exceptionnelle et les tarifs sont tout autres ».

Au-delà de la ressource existante, Le Liège gascon pense également à l’avenir et a engagé des études pour définir le mode de plantation optimum. Et pour que les futures plantations soient bien adaptées aux conditions locales, des ramassages de glands sont en cours dans des peuplements classés originaires du Sud-Ouest. Ils seront ensuite confiés à des pépinières locales pour qu’elles les mettent en production.

VERS UNE NOUVELLE GOUVERNANCE

Le deuxième volet du dossier vise à conforter la transformation du liège en Nouvelle-Aquitaine. La création d’une plateforme de stockage et de triage du liège récolté localement est à l’étude. L’investissement dans un outil de bouillage et de broyage (premières étapes de transformation, communes à la plupart des produits) pouvant servir à l’ensemble des industriels transformateurs de Nouvelle-Aquitaine est également au programme. À terme, ces outils pourront venir consolider la filière de recyclage des bouchons en liège, puisque ce matériau bio-sourcé est recyclable à l’infini.

© Shutterstock

Pour gérer ces équipements, Le Liège gascon va toutefois devoir se réinventer. Sa structure associative ne permet pas le développement commercial de la filière. Une étude a donc été confiée à un cabinet pour déterminer vers quelle structure économique et juridique il devrait évoluer pour assurer une gouvernance efficace de l’ensemble. « Les résultats devraient être connus en mars prochain », indique Julien Goullier.

Tout le travail mené depuis le début de l’année a pour ambition le maintien de l’activité de transformation du liège en Nouvelle-Aquitaine, ses savoir-faire et ses emplois (environ 70 actuellement), grâce à un approvisionnement local d’au moins 30 % des besoins en matière première des industriels contre moins de 5 % actuellement.