Couverture du journal du 06/06/2024 Le nouveau magazine

Fleurs des Landes

Dans un marché de la fleur mondialisé et industrialisé, certains producteurs landais ont opté pour une production écoresponsable, en accord avec les saisons, et privilégient une distribution en circuit court. Au plus près des consommateurs, avec une fleur fraîche et durable. Rencontres.

© Julie Ducourau

Des delphiniums, des digitales, des centaurées, des mufliers, des alliums… sous les serres froides de la ferme florale La Petite Prairie, le printemps bat son plein et offre une splendide palette de couleurs, allant du blanc au rose en passant par de multiples teintes de mauve et de violet. Cela fait quatre ans que Lisa de Wit fait pousser des fleurs de manière « biologique, raisonnée et responsable » sur moins d’1 hectare de terre, à Castets. Cette exploitation, elle l’a créée après avoir travaillé comme scripte dans le cinéma. Elle marche désormais sur les traces de son père et de son grand-père, tous deux horticulteurs en Hollande, son pays de naissance. Mais Lisa de Wit a fait le pari d’une production respectueuse de l’environnement et d’une distribution en circuit court. Comme d’autres floriculteurs landais convaincus de l’intérêt, voire de la nécessité, de privilégier ce type de culture durable.

Aujourd’hui, en France, près de 85 % des fleurs coupées sont importées. Elles proviennent du Kenya, d’Éthiopie, de Colombie, d’Équateur ou encore d’Afrique du Sud. Puis, elles transitent par le plus grand marché aux fleurs du monde : les Pays-Bas. Outre le bilan carbone désastreux dû au transport en avions et en camions réfrigérés, l’utilisation de certains produits phytosanitaires interdits en France, la culture dans des serres chauffées et/ou éclairées et les conditions de travail des cueilleurs de fleurs dans certains pays sont autant de problématiques liées à ce mode de culture intensif et à échelle industrielle.

PRODUIRE AVEC LA NATURE

Face à ce constat, des producteurs landais ont choisi de travailler autrement et de proposer des fleurs de qualité aux consommateurs. « C’est important pour moi de dire aux gens qu’ils peuvent sentir mes fleurs, mettre leur nez sur mes bouquets, sans risquer de s’empoisonner », confie Lisa de Wit dont le grand-père travaillait en agriculture conventionnelle, mais qui se voit aujourd’hui soutenue dans ses choix par son père. « Les producteurs de fleurs utilisent bien souvent trop de pesticides, ce qui a un impact important sur la nature et sur les gens. Dans ce domaine, malheureusement, les règles sont bien moins strictes que pour les fruits et les légumes. » Le secteur de la fleur coupée n’est en effet soumis à aucune règle d’affichage des produits utilisés ou du pays de provenance. Une absence d’informations qui ne permet pas aux consommateurs de faire un choix éclairé au moment d’offrir ou de s’offrir un bouquet. 

À Narrosse, dans sa ferme florale de 3 000 m2, Joël Dagès fait pousser des fleurs à couper et tinctoriales en plein champs. Fidèle aux principes de la permaculture, qu’il préfère appeler « agriculture naturelle », le fondateur de la Ferme Busquet effectue un travail de préparation minutieux du sol, laboure très peu pour préserver le vivant, paille beaucoup et n’utilise ni pesticides ni engrais chimiques. « Chaque producteur de fleurs fait comme il veut », comme il peut, estime celui qui, avant de devenir agriculteur, a travaillé 30 ans dans la mode. « Personnellement, dans un lieu si naturel et dans un environnement si apaisé, je ne pouvais concevoir qu’une production respectueuse de l’environnement, mais également des clients qui achètent mes fleurs. » Sur cette véritable oasis urbaine, il cultive une trentaine de variétés dans un esprit « un peu champêtre » empreint d’une certaine « nostalgie ». Également artisan teinturier et artiste, Joël Dagès compare l’industrie de la fleur et celle du vêtement qui, l’une comme l’autre, offrent toute l’année aux consommateurs des produits à bas prix, fabriqués à l’autre bout de la planète et dans des conditions parfois déplorables.

« En France, près de 85 % des fleurs coupées sont importées »

UNE SAISONNALITÉ MÉCONNUE

En parallèle de l’aspect local, se pose la question de la saisonnalité des fleurs. Car au même titre que les fruits et les légumes, les fleurs ont des saisons. Ainsi, contrairement aux idées reçues et aux habitudes bien ancrées, les roses ne sont pas des fleurs d’hiver et pourraient tout à fait être remplacées, par exemple, par de belles renoncules rouges pour la Saint-Valentin. À Saint-Cricq-Chalosse, Illia Tousis à la tête du Jardin de la Floreta depuis 2021, cultive une quarantaine de variétés de fleurs dans une démarche agroécologique. Sur un hectare – dont 600 m2 de serres froides -, elle produit en fin d’hiver des tulipes, des narcisses et des renoncules puis, avec l’arrivée du printemps, les roses des jardins, les mufliers ou encore les alliums pointent le bout de leurs pétales. Plus tard, les dahlias, les cosmos et les tournesols feront leur apparition. « Les floraisons s’échelonnent, ce qui me permet d’avoir des fleurs de la mi-février jusqu’aux premières gelées », explique la jeune floricultrice dont l’exploitation est labellisée bio depuis un an. « Sur la question de la saisonnalité, j’ai le sentiment que les mentalités évoluent même si c’est un aspect encore assez méconnu. Je fais les marchés depuis trois ans et chaque semaine, mes bouquets sont différents. Ma clientèle fidèle a compris cet aspect de mon travail. La pédagogie porte ses fruits. »

« Au même titre que les fruits et les légumes, les fleurs ont des saisons »

Aux côtés de cette jeune génération de floriculteurs landais, Hélène et Jean-Luc Girault, basés à Saint-Martin-de-Seignanx, font figure, selon le point de vue, de précurseurs, de derniers des Mohicans voire de lanceurs d’alerte. Sur l’exploitation familiale créée par le père de Jean-Luc en 1963, le couple fait pousser des fleurs depuis 1987 sous leurs 6 500 m2 de serres en verre non chauffées. En 37 ans d’activité, ils ont assisté aux mutations du secteur floricole. « On a vécu l’âge d’or de la fleur, puis on a ensuite assisté à son déclin, confirme Jean-Luc Girault. Avant, il y avait plusieurs exploitations horticoles comme la nôtre dans un rayon de 10 km. Aujourd’hui, il n’y a plus que nous car la concurrence hollandaise est arrivée. » Mais face à ce changement de paradigme, ils ont décidé eux aussi de revoir leur activité. « Un matin, on s’est réveillé en se demandant ce qu’on faisait, raconte Hélène Girault. C’était le 8 août 1992. On venait de subir un épisode de grêle qui avait dévasté 100 % de notre exploitation. Ce coup dur ajouté à la concurrence hollandaise, ça faisait beaucoup. » Ils ont alors arrêté de chauffer leurs serres, de faire de la culture intensive, de désherber, de cultiver hors-sol. Ils se sont lancés dans la polyculture mais aussi dans la vente en direct avec quatre marchés par semaine. Ce nouveau modèle a eu alors un fort parfum de résilience. « Au début, nous étions au fond du seau, c’était dur. Mais finalement, ce fut de très belles années. Avec une énergie nouvelle », confie Hélène Girault qui, avec son mari, rappelle que la floriculture est un métier difficile, qu’une exploitation est une entreprise agricole à gérer. La tête parmi les roses mais les pieds bien sur terre.

DE LA PÉDAGOGIE AVANT TOUT

Aujourd’hui, si les floriculteurs landais sont nombreux à privilégier le circuit court et la vente en direct, certains fleuristes aspirent aussi à ce renouveau de la fleur locale. Ou a minima, française. C’est le cas de Charline Savary, fondatrice de l’Été indien à Soorts-Hossegor, qui propose quasiment 100 % de fleurs françaises. Au plus près des consommateurs, elle vante les mérites de fleurs produites localement. Ne sont-elles pas plus chères ? « Une idée fausse, répond-elle. Ici, j’ai des feuillages de l’Adour très peu chers, et quand les fleurs sont en pleine saison, on peut avoir des bouquets de tailles similaires et à des prix équivalents à ceux des franchises. » À la dernière Saint-Valentin, point de roses rouges à l’Été indien. Charline Savary défend en effet le concept de saisonnalité et propose un large choix, notamment « des fleurettes » que les grandes enseignes ne proposent pas ou peu. Enfin, elle ne manque pas d’évoquer la longévité des bouquets made in France. « Une fleur qui a voyagé en avion et patienté dans des frigos va forcément durer moins longtemps qu’une fleur fraîche locale », précise la jeune fleuriste qui, pour des raisons écologiques, a choisi de travailler sans chambre froide et d’opter pour des approvisionnements plus réguliers.

Au-delà des valeurs communes partagées par ces acteurs de la fleur locale, un consensus éclôt : éphémère, périssable, non essentielle, parfois fragile, la fleur est présente tout au long de la vie : des naissances aux décès, en passant par les mariages, les anniversaires ou même plus simplement, les petits moments de bonheur. Car c’est finalement de ça qu’il s’agit. D’une petite dose (locale) de bonheur que des floriculteurs engagés cultivent au quotidien.

« Une fleur qui a voyagé en avion et patienté dans des frigos va forcément durer moins longtemps qu’une fleur fraîche locale »

CRÉATION D’UNE À DEUX FERMES HORTICOLES PAR SEMAINE EN FRANCE

Consciente des défis qu’implique cet élan de relocalisation de la production de fleurs, Hélène Taquet, fondatrice en 2017 du Collectif de la fleur française, prévient : « On ne va pas arrêter du jour au lendemain d’importer 1 milliard de tiges de roses par an, c’est évident ! Mais relocaliser la production va dans le sens de l’histoire. Faire parcourir des milliers de kilomètres en avion à une fleur produite de manière industrielle n’a absolument aucun sens. D’autant que nous avons, en France, le meilleur territoire au monde du point de vue du sol et du climat pour avoir des fleurs de qualité. » Selon le Collectif de la fleur française, depuis 2020, il se crée une à deux fermes horticoles par semaine en France. « Ça va dans le bon sens, poursuit Hélène Taquet qui espère voir 20 % de fleurs françaises chez les fleuristes dans cinq ans et 50 % dans 10 ans. Les formations se développent, la filière se structure. C’est une histoire d’organisation pour pouvoir atteindre ces objectifs. »