Désinformation autour du changement climatique :  un doute qui s’organise

7,7 %, c'est la part qu'occupait en moyenne la désinformation climatique dans l'ensemble des fake news recensées à l'échelle de l'Union européenne (2024-2026). Ce chiffre suffit à rappeler que le climat est devenu un terrain disputé de l'information, et non plus seulement de la science.

changement climatique

Kirsten WILD, doctorante dans le domaine des enjeux informationnels - université de Poitiers © Hans Schenkel Photography

 

« La désinformation climatique ne porte pas sur l’existence du réchauffement, dont la réalité scientifique n’est plus discutée, mais sur la capacité des sociétés à en tirer, à temps, les conséquences décisionnelles. »

L’article de Bruno Léveillé sur l’adaptation territoriale au changement climatique le rappelait : décider dans l’incertitude ne signifie pas décider sans repères. Or c’est précisément ce socle de repères partagés qui se voit fragilisé. La désinformation climatique ne porte pas sur l’existence du réchauffement, dont la réalité scientifique n’est plus discutée, mais sur la capacité des sociétés à en tirer, à temps, les conséquences décisionnelles.

Une chronique ordinaire : la canicule de mai 2026

Alors que la France traversait, en mai 2026, sa troisième canicule en moins de deux mois, l’Observatoire des médias sur l’écologie a recensé 62 cas de mésinformation climatique dans les journaux et magazines d’information, entre le 23 et le 30 mai – soit près de cinq fois la moyenne hebdomadaire observée depuis le début de l’année. Trois médias se distinguaient particulièrement : CNews, Sud Radio et Europe 1 dépassaient un cas de mésinformation toutes les 20 minutes du temps d’antenne consacré au climat, CNews et Europe 1 étant en outre alimentées, pour près de la moitié des cas, par leurs propres journalistes et chroniqueurs. Un même schéma structurait la majorité des cas : doute jeté sur le caractère exceptionnel de la canicule et son lien causal avec le réchauffement, relativisation du poids des émissions nationales à l’échelle globale, sous-estimation de l’empreinte écologique de la climatisation, et disqualification de l’efficacité des dispositifs de transition comme les énergies renouvelables ou encore les zones à faibles émissions.

Désinformation, mésinformation : une distinction nécessaire

Avant d’aller plus loin, il faut d’abord distinguer désinformation et mésinformation, une distinction essentielle pour comprendre les réflexions sous-jacentes de cet article. La Commission européenne définit la « désinformation climatique comme la diffusion intentionnelle d’informations fausses ou trompeuses sur le changement climatique et sur l’action climatique », un phénomène qui va du déni pur et des théories du complot jusqu’à des formes plus insidieuses, conçues pour induire en erreur sans verser dans la négation frontale. Les services de l’État français, via les pages dédiées du ministère de la Transition écologique, reprennent une définition proche, désignant la « désinformation climatique comme la diffusion de fausses informations relatives au changement climatique et à l’action pour le climat » tout en distinguant cette diffusion intentionnelle de la mésinformation, propagation involontaire d’informations erronées, sans intention de nuire mais aux effets tout aussi délétères. Cette précision terminologique n’est pas un détail académique : elle détermine qui peut agir, sur quoi, et selon quel régime de preuve.

Une généalogie documentée : le précédent Exxon

Ce type de phénomène informationnel n’est pas nouveau. Plusieurs grandes entreprises pétrolières, informées en interne des risques du réchauffement dès les années 1970, ont engagé à partir de la fin des années 1980 des campagnes destinées à entretenir le doute sur la science climatique ; la recherche universitaire identifiait déjà ce phénomène comme un problème émergent dans les années 1990, avant qu’il ne se complexifie et ne s’intensifie nettement à mesure que l’urgence climatique gagnait en visibilité publique. En 2017, les historiens des sciences Geoffrey Supran et Naomi Oreskes, de l’université Harvard, ont publié une étude intitulée Assessing ExxonMobil’s climate change communications (1977–2014). En comparant près de 200 documents, les auteurs ont montré qu’environ 80 % des documents et des recherches scientifiques internes reconnaissaient la réalité et l’origine humaine du changement climatique, tandis qu’environ 80 % des communications publiques de l’entreprise, notamment sous forme d’« advertorials » publiés dans le New York Times entre 1989 et 2004, exprimaient au contraire le doute. Ce doute frontal a progressivement laissé place à des formes plus subtiles de rhétorique – insistance sur la « demande » énergétique des consommateurs, cadrage du changement climatique en termes de « risque » à gérer plutôt que de responsabilité à assumer – repérables uniquement par des méthodes de linguistique computationnelle (Supran & Oreskes, 2021) : il ne s’agit pas de nier frontalement une réalité scientifique, mais de retarder l’action publique en entretenant artificiellement l’incertitude perçue par le public.

Une constellation d’acteurs contemporains

À ce premier registre, plus ancien et plus économique, s’ajoute aujourd’hui un registre géopolitique. Un rapport de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) de mai 2026 a souligné l’existence d’une architecture de désinformation climatique russe destinée à l’Europe, s’appuyant notamment sur « Portal Kombat », vaste réseau de sites relevant de canaux alignés sur l’État russe, découvert en 2024 par Viginum. Le même rapport souligne un contraste avec la situation américaine, où la désinformation climatique emprunterait des canaux plus ouverts et officiels depuis le second mandat de Donald Trump à la Maison-Blanche : des chiffres jugés inexacts auraient ainsi été publiés dans un rapport du ministère de l’Énergie sur la crise climatique, plusieurs sites gouvernementaux auraient supprimé les termes « changement climatique » ou « vert », et l’origine anthropique du réchauffement y serait directement remise en question sur des supports officiels. Le rapport cite enfin des relais plus institutionnels, à l’image du think tank américain Heartland Institute, présenté comme capable de coordonner des campagnes contre des politiques environnementales en Europe. Ces différents acteurs ne sont pas nécessairement coordonnés entre eux, mais ils convergent fonctionnellement vers un même effet : retarder, complexifier ou délégitimer la décision climatique.

Mécanismes de diffusion et finalités stratégiques

« Ils n’inventent pas l’événement, ils l’exploitent. »

Les mécanismes de diffusion suivent une logique déjà identifiée dans d’autres champs de la guerre informationnelle : ils n’inventent pas l’événement, ils l’exploitent. La Commission européenne recommande ainsi une vigilance particulière face aux images générées par intelligence artificielle, au langage volontairement chargé d’émotion ainsi que face aux prétendues « solutions miracles ». Les vagues de chaleur, les sécheresses ou les feux de forêt fonctionnent ici comme des points de bascule : ce sont les moments où l’attention du public est la plus forte, donc où l’effort de brouillage est le plus rentable.

« Chaque heure de doute entretenu artificiellement est une heure de moins pour décider, investir et s’adapter. »

Mais à quoi sert, concrètement, cette désinformation ? Ses finalités, une fois désagrégées, se recoupent sans se confondre. Elle vise d’abord à retarder la décision réglementaire et l’investissement dans la transition, en maintenant artificiellement l’impression d’un débat scientifique qui n’existe plus dans la littérature de référence. Elle vise ensuite à protéger des modèles économiques ou des rentes établies, en déplaçant la responsabilité du problème vers le consommateur individuel plutôt que vers les choix de production. Elle vise, dans sa version géopolitique, à affaiblir la cohésion des sociétés démocratiques et la crédibilité de leurs institutions, en polarisant un débat qui, ailleurs, resterait technique. Enfin, elle vise à rendre l’inaction politiquement indolore : tant que l’origine ou la gravité du phénomène reste présentable comme discutable, ne rien faire cesse d’être un choix à justifier pour redevenir une option parmi d’autres. C’est bien ce dernier point qui relie directement la désinformation climatique à la question territoriale de l’adaptation : chaque heure de doute entretenu artificiellement est une heure de moins pour décider, investir et s’adapter.

L’anticipation comme antidote

C’est ici que le fil se renoue avec les Landes. Face à un phénomène qui vise moins à nier l’événement qu’à en simplifier excessivement la complexité, à substituer l’émotion à la réflexion, et à figer dans des certitudes tranchées ce qui relève de l’incertain, la première réponse est méthodologique : vérifier la source, se méfier des formulations trop tranchées ou trop rassurantes, et prendre la mesure émotionnelle d’un contenu comme un indice de vigilance plutôt que comme une preuve. Reconnaître la complexité du réel – celle des données scientifiques comme celle des choix politiques ou économiques qu’elles appellent – n’est pas un renoncement à l’action. Bruno Léveillé le formulait en creux en appelant à substituer une culture de l’anticipation à une culture de la reconduction automatique : cette posture suppose des acteurs capables d’assumer l’incertitude sans s’y résigner, et d’accepter de changer de pratiques, de cultures ou d’investissements sans attendre que toute contestation ait disparu. La désinformation climatique ne s’oppose pas frontalement à cette culture ; elle la ralentit, en entretenant un doute que la réalité, elle, ne pose plus. S’en distancier, que ce soit par la vérification, par la prudence face à l’émotion, ou par le refus des explications trop simples, est donc moins un réflexe défensif qu’une condition du courage nécessaire pour transformer une alerte ancienne en décision effective.

 

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