Couverture du journal du 01/03/2026 Le nouveau magazine

Bernard Bornancin : esprit d’aventure et labeur en héritage

Fils d’un charpentier immigré italien et d’une mère au foyer qui éleva six enfants, l’artisan du Grand Moun à Mont-de-Marsan a construit, à l’instinct et en autodidacte, une carrière nourrie par les transformations de la grande distribution.

Bernard Bornancin

BERNARD BORNANCIN © Louis Piquemil - Les Annonces Landaises

La maquette du château de Moulinsart trône au milieu de figurines de Tintin, dans la bibliothèque de son vaste bureau lumineux, où chaque fenêtre permet de jauger la silhouette ondulante du Grand Moun. « On n’avait que quelques albums à la maison, mais Tintin, ça a été extraordinaire. Ça nous a fait voyager dans notre tête ! », s’exclame Bernard Bornancin. Sur les étagères, un autre vestige de l’enfance. Le rabot en bois de son père, arrivé de Vénétie à 12 ans, et qui y usa ses mains de charpentier. La famille, nombreuse, vit à Pessac, au milieu des poules, des canards, du cochon, du potager, et d’un petit bout de vignes.

« Il y avait six bouches à nourrir. J’ai vu mes parents travailler toute leur vie. Ils étaient exceptionnels », se souvient l’entrepreneur. Le petit Bernard a du mal avec l’école et se fait renvoyer de plusieurs établissements, parfois pour quelques menues paroles insolentes. « Je n’étais pas adapté au système scolaire. J’ai arrêté très tôt, après mon certificat d’études. » Le reste de la fratrie enchaîne les diplômes. La comparaison est douloureuse. « Je suis le raté de la famille ! », se plaît-il à dire.

Langoustes du Brésil

Après un service militaire consacré à l’analyse rigoureuse des ressorts de l’ennui, Bernard Bornancin démarre sa vie active à 22 ans avec une revanche à prendre. « J’ai été embauché par une entreprise bordelaise, Doc François, qui possédait plusieurs supermarchés. J’ai commencé au bas de l’échelle, comme magasinier. » Ce sont les années 1970, la France des épiceries s’embarque dans « une époque pionnière », celle de la grande distribution et son tourbillon d’objets à acquérir au meilleur prix. Stakhanoviste, le jeune homme devient cadre au bout de deux ans, et part à Toulouse où il explore un modèle en ébullition. « Chaque magasin était indépendant. On était acheteur, on imaginait notre publicité, notre plan de vente, on faisait les prix. On faisait tout ! »

L’épuisement guette le trentenaire qui, à la faveur d’une conversation avec un ami, décide de partir à l’aventure. D’abord au Venezuela, où il imagine implanter des élevages de poulets. Premier échec. Au Brésil, à Recife, il espère monter un commerce de langoustes pour les exporter en France. Deuxième échec. « J’avais amassé un petit mégot, et j’ai tout cramé ! J’ai même dû apprendre avec un copain hippie à fabriquer des petits bijoux qu’on vendait sur les trottoirs. » Pas de langoustes du Brésil donc, mais « j’y ai rencontré ma femme, Éliette. Je suis revenu marié ! »

Le tournant E.Leclerc

À son retour, il se fait embaucher par E.Leclerc à Montpellier et découvre le système de la coopérative et des parrainages d’une enseigne encore « très artisanale ». Rapidement, Bernard Bornancin accède au titre de postulant, c’est-à-dire candidat pour monter un magasin. Avec une bonne dose « d’inconscience et de chance », il parvient à emprunter 5 millions de francs, soit l’intégralité de l’investissement, à 15 % d’intérêt (« la faute à l’accession au pouvoir de François Mitterrand, qui refroidit le monde économique »). « J’avais signé avec une entreprise de voirie avant même d’avoir obtenu mon prêt ! » En 1981, il ouvre son premier supermarché E.Leclerc de 1 200 m2, à l’emplacement actuel du magasin Gifi de Saint-Pierre-du-Mont. « On a battu tous les records. On est arrivés avec la politique des prix Leclerc. Nos concurrents, comme Codec, qui est ensuite devenu Squale, puis Mammouth et enfin Carrefour, étaient très chers. On a été dévalisés. »

Galvanisé par l’esprit « visionnaire » et « fantasque » d’Édouard Leclerc, Bernard Bornancin met à profit tous les enseignements qu’il tire de son travail pour l’enseigne Leclerc au niveau national, en tant que membre du comité stratégique, ou encore directeur du groupement d’achats. « Cette enseigne, je lui dois tout. » Et notamment l’essor de son supermarché qui déménage en 1992 au niveau de la rocade, avec la création d’une galerie marchande et, plus tard, l’installation du bricolage, du jardinage et du centre auto. « Ma force principale, je crois, c’est que j’ai toujours imaginé faire plus. » Il crée aussi la Scalandes, centrale d’achats et plateforme de stockage du groupement Leclerc pour tout le Sud-Ouest.

« Grinta » et Grand Moun

Aujourd’hui indissociable du centre commercial Grand Moun, dont il a remis les rênes à son fils, Fabien, en 2016, Bernard Bornancin n’avait à l’origine nulle envie de se lancer dans une œuvre titanesque « à 64 ans, l’âge où l’on est censé partir à la retraite ». La rumeur d’un projet concurrent l’y oblige. « J’ai été sonné 24 heures, et puis je me suis mis en ordre de marche. » Cet esprit combatif lui est fort utile quand le dôme de la construction s’effondre en pleine nuit, le 9 mai 2014, deux jours après son inauguration. « J’étais épuisé par l’ouverture. Je me suis dit : « Tu n’as plus le droit d’être fatigué, terminé ! Et tu vas rester calme, tu ne t’énerveras jamais » », se souvient celui qui avait été si touché par « les témoignages de solidarité du personnel ».

À 77 ans, Bernard Bornancin garde un pied dans le Grand Moun, dont il gère l’exploitation. Il construit des résidences, « se projette sans cesse sur autre chose », et « ne supporte pas la nostalgie ». Il fait une heure de sport par jour, soigne sa « grinta ». Cette détermination qu’il a puisée, enfant, sur la banquette arrière d’une DS 21. « C’était la voiture du fils du pharmacien. On était scouts ensemble. Si vous saviez comme elle m’a fait rêver, cette DS ! Alors que c’était affreux derrière, on avait rapidement envie de dégueuler. » Son père à lui partait travailler à vélo.