La colère des agriculteurs n’est ni artificielle ni importée. Elle s’enracine dans des réalités économiques, sanitaires et réglementaires profondes. Pourtant, de tels conflits attirent l’attention d’acteurs extérieurs qui cherchent à les exploiter. C’est là que commence ce que l’on appelle la guerre de l’information. Contrairement à l’idée reçue, celle-ci ne consiste pas à créer de toutes pièces des mouvements sociaux. Elle repose sur une logique plus subtile : identifier des fractures existantes dans la société et les amplifier, afin d’accroître la défiance envers les institutions, de polariser le débat public et, à terme, d’affaiblir la cohésion nationale.
Une stratégie documentée par les autorités françaises
Cette approche est régulièrement constatée par Viginum, le service de l’État chargé de la vigilance contre les ingérences numériques étrangères. Selon ses analyses, des acteurs liés au Kremlin cherchent à « instrumentaliser des controverses préexistantes ». Leur objectif n’est pas tant de convaincre que de semer le doute, d’exacerber les colères et d’opposer citoyens, secteurs économiques et institutions.
Depuis plusieurs années, des acteurs informationnels pro-russes recourent à une méthode désormais bien identifiée : la copie ou l’imitation de sites d’information existants, qu’ils présentent comme des médias nationaux ou locaux crédibles. Ces faux médias diffusent des contenus orientés, souvent ancrés dans l’actualité immédiate, afin de gagner en légitimité et en visibilité. Ce type d’infrastructure permet une grande réactivité : dès qu’un sujet sensible émerge – crise sociale, mouvement de protestation, controverse sanitaire ou économique -, les mêmes réseaux peuvent rapidement produire et relayer des articles destinés à accentuer la défiance et la polarisation. Ainsi, ces dispositifs ne visent pas la création de l’événement, mais l’exploitation rapide de situations existantes, en s’appuyant sur des formats familiers au public.
Agriculture : une cible idéale pour l’amplification
Le monde agricole de 2025 a concentré plusieurs éléments propices à ce type d’exploitation : une forte charge émotionnelle, un sentiment d’injustice face aux normes, et une visibilité médiatique élevée lors des crises. Selon David Colon, chercheur dans le domaine de la guerre de l’information, au moins 16 sites francophones issus de l’écosystème pro-Kremlin ont relayé et dramatisé la colère agricole, notamment via de faux médias aux noms proches de titres existants, tels que La Tribune Française ou Focus Occitanie. Même si selon la Fondation Descartes pour l’information, l’influence réelle sur les réseaux sociaux restait limitée, les analyses ont montré que le réseau concerné s’est activé notamment pour amplifier les protestations, tout en semant la défiance, la colère et des formes de résistance symbolique à l’égard de l’État et de ses institutions. Parmi les procédés figurait également la diffusion d’images et de vidéos générées par intelligence artificielle. Autrement dit, il ne s’agissait pas d’un pilotage du mouvement, mais bien d’une tentative d’exploitation opportuniste.
La frustration, l’inquiétude et le sentiment d’abandon ont constitué un matériau facilement exploitable par des acteurs extérieurs, qui transforment des témoignages, des images ou des slogans en outils de polarisation. Les agriculteurs concernés ne sont pas les auteurs de cette manipulation : ils en deviennent les vecteurs involontaires, quand leurs mots et leurs actions sont repris, amplifiés ou déformés. C’est ainsi que des colères locales peuvent être intégrées à une stratégie informationnelle plus large.
Diviser pour affaiblir
Ainsi, tout sujet fortement émotionnel peut être mobilisé dans une stratégie de guerre informationnelle. Les questions sociales, environnementales ou sanitaires s’y prêtent particulièrement, car elles touchent directement au travail, au quotidien et à la sécurité économique. L’objectif n’est pas seulement de créer de la tension, mais aussi de désigner des responsables – réels ou supposés – et de fragiliser des acteurs précis, qu’il s’agisse d’institutions, de filières économiques, de syndicats ou de décideurs publics. Un événement réel peut alors être sorti de son contexte, simplifié ou déformé afin d’alimenter des récits destinés à affaiblir la confiance et à opposer les groupes entre eux.
Cette logique n’est pas nouvelle, mais son intensification récente est largement documentée, notamment sous l’effet des réseaux sociaux. Le soutien européen à l’Ukraine en offre un exemple contemporain, aux côtés de précédentes crises sanitaires comme le covid, de débats sur les normes environnementales et agricoles, ou encore de mouvements sociaux tels que celui des Gilets jaunes. Tous illustrent la capacité de ces stratégies à s’adapter à des contextes différents dès lors qu’ils sont porteurs de fortes tensions.
Les éléments aujourd’hui établis sont clairs : des réseaux informationnels pro-russes existent, ils opèrent dans l’espace médiatique français et tentent d’amplifier des conflits sociaux. En revanche, rien ne permet d’affirmer qu’ils organisent ou dirigent les mobilisations.
Comprendre la guerre de l’information, ce n’est donc pas nier la réalité des colères. C’est refuser qu’elles deviennent des outils au service d’intérêts étrangers, et rappeler qu’une démocratie solide commence par une information rigoureuse et un dialogue constructif entre les acteurs concernés.